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Les dessous d'un scandale
par Julien Bordier, Grégory Fléchet et Henri Haget
Les soupçons de dopage n'avaient cessé de s'accumuler tout au long du parcours triomphal du septuple vainqueur du Tour de France. Mais il a fallu attendre sa retraite sportive pour que soient révélées les preuves. Sur fond de règlements de comptes dans les milieux du cyclisme
C'est donc au moment où Lance Armstrong pensait en avoir fini avec les contrôles antidopage et la suspicion qui collait à sa roue depuis sa victoire sur le cancer et son formidable come-back que le scandale a éclaté. Trois jours avant la publication, dans L'Equipe du 23 août, des documents prouvant que lors de son triomphe inaugural dans le Tour de France, en 1999, il s'était dopé à l'EPO, le septuple vainqueur de la Grande Boucle savourait sa retraite dorée, à VTT, en compagnie de George W. Bush, dans son ranch du Texas. Star internationale, icône de la lutte contre le cancer, Armstrong a fait basculer le cyclisme dans une nouvelle dimension. Mais laquelle? Et à quel prix?
Madiot: «Ce n'est pas une surprise»
Marc Madiot, ancien coureur professionnel, dirige depuis dix ans l'équipe de la Française des jeux. Aux premières loges pour juger de l'implacable domination d'Armstrong sur les routes du Tour, il se dit peu étonné par le scandale actuel
Armstrong qui carburait à l'EPO en 1999: la fin d'un mythe?
Ce n'est pas une grande surprise. Armstrong a écrasé le Tour de France durant sept ans sans connaître la moindre défaillance, même passagère. Sa méthode, immuable, était infaillible: assommer ses adversaires dès le prologue et plier la course lors de la première étape de montagne. Si l'on en croit les révélations de L'Equipe, cela correspond au timing de ses prises d'EPO. Armstrong est très fort: il a transformé le cyclisme en une équation mathématique. Cette année, c'était pire que tout. On ne s'est jamais autant emmerdé sur le Tour. La course a duré 20 kilomètres. Le temps qu'il rattrape Jan Ullrich, dès le prologue, le premier jour. Plusieurs fois, j'ai pensé demander à mes coureurs de prendre le départ d'une étape cinq minutes derrière le peloton. Histoire de montrer ce qu'était le cyclisme à deux vitesses. Mais c'est compliqué: il y a tellement d'enjeux
Armstrong à la retraite, une nouvelle ère commence?
Pas sûr. Cette année, l'une des grandes révélations du Tour a effectué un stage au Mexique juste avant le départ de la course. Avant de partir là-bas, le type ne passait pas un pont de chemin de fer. Sur le Tour, il était métamorphosé. Un vrai cabri. L'Amérique latine, c'est la nouvelle destination à la mode chez les cyclistes. L'air doit y être meilleur. Si l'on veut que ça change, il faut commencer par instaurer de vrais contrôles inopinés en dehors des périodes de compétition. Et sous toutes les latitudes. Les contrôles en course ne suffisent pas. D'ailleurs, Armstrong n'a jamais été déclaré positif.
Propos recueillis par Henri Haget
Le 24 juillet, sur le podium des Champs-Elysées, au soir de son ultime démonstration de force sur les routes de France, l'Américain s'en était pris aux «sceptiques» et aux «cyniques» qui osaient encore se pincer après sept ans de domination absolue. «Je suis navré que vous ne puissiez pas croire aux miracles», lâchait-il au micro. Aujourd'hui, le miracle est éventé. Armstrong a triché, Armstrong a menti. Reste à comprendre comment et pourquoi le champion si longtemps intouchable, qui, durant toute sa carrière, n'avait jamais subi le moindre contrôle positif, a pu être confondu une fois son vélo raccroché au clou.
La chute de la maison Armstrong ne fait pas que des malheureux. A commencer par le journal L'Equipe, qui a longtemps souffert de schizophrénie dans les affaires de dopage éclaboussant le peloton, et plus particulièrement celui du Tour de France, épreuve dont le groupe Amaury, propriétaire du quotidien, est l'organisateur. Le journaliste Pierre Ballester, coauteur du brulôt anti-Armstrong - L.A. confidentiel (La Martinière) - a quitté le quotidien sportif en 2000. A l'époque, il avait le sentiment de ne pas pouvoir traiter «normalement» des questions de dopage dans les pages «cyclisme» de son journal. «Je dérangeais les tenants de l'orthodoxie et de l'omerta», confie-t-il. Pour en finir avec les tensions qui, à L'Equipe, ont accompagné l'avènement des années EPO et la renaissance de Lance Armstrong, le nouveau spécialiste des affaires de dopage n'est attaché à aucun service. Cela n'empêche pas forcément les conflits d'intérêts avec la maison mère. Mais rien ne permet d'affirmer que le quotidien ait gardé son scoop sous le coude en attendant la retraite du champion. «Si l'on avait pu le sortir durant le Tour de France, on l'aurait fait», assure un cadre du journal. En fait, les adieux du Texan semblent en soulager plus d'un du côté d'Issy-les-Moulineaux. En juillet dernier, du reste, son ultime victoire sur le Tour n'a pas été commentée avec les trémolos habituels dans les colonnes du journal. D'après quelques témoins privilégiés, pourtant, Armstrong n'a jamais été plus «surhumain» que lors de ce septième succès. A quelques jours de l'arrivée, vexé par cette tiédeur qu'il considérait comme une trahison, l'Américain s'est violemment accroché avec le journaliste qui, pour L'Equipe, l'a toujours suivi. Comme s'il sentait que le vent avait tourné.
Mais c'est aussi par le laboratoire de Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine) que le scandale est arrivé. Douce revanche pour les experts de la lutte antidopage, si souvent accusés d'être en retard d'une guerre, que d'épingler le maillot jaune, même six ans après. En termes d'image et de crédibilité, le laboratoire du Pr Jacques de Ceaurriz, qui facture 275 euros l'analyse aux pays étrangers - avec un supplément de 245 euros pour une recherche d'EPO - réalise un sacré coup de pub. C'est donc avec enthousiasme que le Pr de Ceaurriz se confie, même s'il se défend d'avoir divulgué le moindre secret d'Etat. Pourquoi avoir exhumé de vieux flacons d'urine congelée? «Pour perfectionner notre méthode de détection de l'EPO», répond-il. Et pourquoi ceux de 1999, le premier Tour victorieux d'Armstrong? «Nous avons aussi testé les échantillons de 1998. Sur 60, 40 étaient positifs.» Pour 1999, il y a un mieux: une quinzaine - seulement - de flacons positifs sur 88. Six d'entre eux incriminent Armstrong.
On peut tout de même s'étonner de la négligence qui a consisté à transgresser l'anonymat des analyses en conservant le «code flacon» permettant de les identifier. Directrice du Laboratoire canadien de contrôle du dopage à l'Institut national de la recherche scientifique de Montréal, le Dr Christiane Ayotte s'étonne de cette grossière faute d'éthique professionnelle: «Si ces flacons étaient effectivement destinés à de la recherche pure, l'identification des sportifs auxquels ils sont associés aurait dû rester impossible.»
L'impossibilité d'une contre-expertise
Pour établir la corrélation entre les résultats du labo et le pedigree des coureurs concernés, il ne manquait plus que l'élément principal du puzzle: les procès-verbaux de 1999 sur lesquels figurent le numéro des échantillons urinaires et le nom de leurs propriétaires. A l'époque, ces PV, rédigés lors du contrôle antidopage, comportaient quatre feuillets numérotés de 1 à 4. Celui qu'a reproduit intégralement L'Equipe porte le n° 1. Or le ministère des Sports a détenu le 4 mais affirme l'avoir détruit au bout de deux ans. La Fédération française de cyclisme possède le 3. Restent les deux destinataires des feuillets 1 et 2: le sportif lui-même et l'Union cycliste internationale (UCI). Selon Antoine Vayer, ancien entraîneur de l'équipe Festina de 1996 à 1998, les fuites proviendraient de l'Allemande Sylvia Schenk, membre du comité directeur de l'instance internationale. «C'est une manuvre dirigée contre le président Hein Verbruggen, un proche d'Armstrong, à quelques semaines de la prochaine élection à la présidence de l'UCI», assure-t-il. Le 23 septembre, à Madrid, l'omnipotent Hein Verbruggen, en poste depuis 1992, ne sollicitera pas un nouveau mandat. Le Néerlandais a déjà adoubé l'Irlandais Pat McQuaid, membre du comité directeur. Or Sylvia Schenk vient de déposer une plainte contre les deux hommes devant le Comité international olympique. L'ancienne championne d'Allemagne du 800 mètres, avocate de formation, dénonce le contrat, illégal selon elle, qui lie McQuaid à l'UCI et qui lui vaut, depuis février dernier, une confortable indemnité mensuelle.
Sylvia Schenk n'en est pas à son premier coup d'éclat. Il y a un an, elle démissionnait avec fracas de la présidence de la Fédération allemande de cyclisme. Motif: des soupçons de dopage à l'EPO planaient, à son insu, sur un membre de l'équipe nationale de poursuite sur piste. Grosse colère: «Le cyclisme ne doit en aucune façon donner l'impression de vouloir dissimuler quoi que ce soit», tonnait-elle. Aujourd'hui, elle dément avoir transmis le fameux PV incriminant Armstrong: «Je ne l'ai pas fait.» Mais elle n'est pas la seule, au sein de l'UCI, à avoir des comptes à régler.
Et maintenant? Certes, l'image d'Armstrong est écornée. Son palmarès, en revanche, ne risque rien. Aucune contre-expertise n'est possible à partir des échantillons de 1999: ils ne sont plus scellés. «Seul un aveu d'Armstrong pourrait remettre en question ses victoires sur le Tour», reconnaît Christian Prudhomme, directeur adjoint de l'épreuve. C'est mal parti. Sur CNN, le 25 août, Armstrong a nié en bloc. Comme d'habitude. «Depuis quand un journal gouverne- t-il le sport?» a-t-il ajouté. Financièrement, il est vrai, l'Américain joue gros. En 2001, Armstrong a parié sur ses performances dans le Tour avec l'assureur SCA Promotions Inc. Montant de la mise pour le coureur: 400 000 dollars. Jackpot potentiel: 9,5 millions de dollars. Plus il gagnait de Tours, plus la cagnotte se remplissait. Pour ses victoires en 2001, 2002 et 2003, le Texan a touché un acompte de 4,5 millions de dollars. Son sixième sacre aurait dû lui rapporter 5 millions supplémentaires. Mais, après les révélations du livre L.A. confidentiel, la société d'assurances a subordonné le paiement à la communication du dossier médical d'Armstrong. Refus de l'intéressé. Procès. «Nous avons désormais une preuve irréfutable qu'Armstrong nous a caché des informations au moment de la signature du contrat», affirme Thibault de Montbrial, l'un des avocats de la compagnie américaine.
On prêtait déjà au superhéros texan un destin de gouverneur à la Schwarzenegger. Mais, à peine descendu de son vélo, le voilà redevenu un homme presque ordinaire. Un simple mortel. «Cette affaire peut le tuer, assure Thibault de Montbrial. Aux Etats-Unis, le mensonge ne pardonne pas.»
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